Translate

samedi 19 novembre 2016

La guerre des mots



Le très conservateur centre Alain Savary a encore frappé sur la question des méthodes efficaces, sous la plume cette fois-ci, de Roland Goigoux ; une première salve avait été donnée en janvier 2016, ce qui m’avait donné l’occasion de publier un billet dans mon blog, afin de clarifier un certain nombre de points face à cette OPA sur le terme explicite, lancée par la sphère constructiviste. 

Aujourd’hui, Roland Goigoux, dans un texte supposé délivrer la vérité aux futurs formateurs, donne 5 orientations majeures pour la formation des futurs enseignants. Le but n’est pas ici de critiquer ces points sur le fond, même si cela se révèlerait fort intéressant. à la lecture de ce texte, il m’est apparu que l’auteur voudrait s’inspirer d’une grille couramment utilisée par la recherche en pratiques efficaces mais en y adjoignant un contenu d’essence constructiviste. Il est clair que la recherche en pratiques efficaces le séduit, mais par contre, il déplore ses conclusions, trop péremptoires à son goût. Ainsi, il parle de professionnalisme enseignant (curieusement avec des guillemets, je n’ose imaginer que ce sont des guillemets d’ironie), d’efficacité des pratiques « validées par la recherche », de EVB (evidence based practices) ; il évoque les méta-analyses mais ne les cite pas et c’est dommage. Ces critères malheureusement ne sont que des coquilles vides. Afin que l’on ne se trompe pas sur ses intentions, M. Goigoux se défend de reconnaître à ce qu’il appelle l’instruction directe, l’efficacité pour tous et en toutes circonstances. À cette fin, il ressort un élément de langage, certes éculé, consistant à dire que « lorsque certains courants de recherche tentent de faire croire que certaines démarches seraient intrinsèquement meilleures que d’autres, ils se trompent ». À affirmer de telles accusations pourquoi rester dans le flou ? Pourquoi ne cite-t-il pas le nom de ces courants pédagogiques qui semblent tant l’inquiéter ? Pourquoi ne cite-t-il pas les méta-analyses qui confortent ses propos ? (« Show me the data », comme se plaisait à dire Rosenshine) S’il a à cœur de former efficacement les formateurs, ne devrait-il pas les informer sur ces dangereux courants pédagogiques qui prétendent connaître des méthodes plus efficaces que d’autres ? Plutôt que de dire le bien et le mal en pédagogie, pourquoi ne pas former les formateurs et surtout les futurs enseignants à être capables par eux-mêmes d’utiliser les résultats de toutes les recherches pour définir leur propre pratique. On parle aujourd’hui outre Atlantique de neuro-éducation à l’attention des futurs enseignants, un nouveau champ disciplinaire, créé au départ pour mettre fin aux neuromythes crus par les enseignants et diffusés par les formateurs. Il serait très utile d’élargir ce champ à l’étude des recherches et à l’aptitude à évaluer, sur des critères scientifiques, leur validité. Mais de toute évidence, les formateurs de formateurs français ne sont pas prêts à cette innovation. 

De fait, ceux qui soutiennent que certaines démarches sont meilleures que d’autres, ne se trompent pas. Il y a consensus sur la question. C’est ce que dit la recherche à l’heure actuelle, les méta-analyses, les sciences cognitives, les expérimentations de grande ampleur, bref tous les outils vers lesquels lorgne M. Goigoux. Par exemple, nous savons aujourd’hui que les pratiques peu guidées sont moins efficaces que les pratiques avec un fort guidage, comme l’Enseignement Explicite. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe qu’une seule méthode efficace. D’ailleurs, la recherche n’a pas dit son dernier mot. 

J’en arrive enfin à la perle de ce texte, celle qui vaut son pesant d’or et m’a extirpée de ma léthargie automnale pour prendre ma plume électronique. Alors que depuis quelques années déjà, il y a eu une OPA sur le terme explicite et ses dérivés par les constructivistes, non pour modifier en profondeur leurs pratiques, mais plutôt dans une perspective générale de relooking, M. Goigoux ose parler de « hold up sémantique » et accuse les praticiens de l'instruction directe de s'approprier le terme ! L’Enseignement Explicite (avec majuscules, pour désigner la pratique définie par Barak Rosenshine) existe depuis 1976. Depuis quelques mois, tout au plus une paire d’années, les partisans des pédagogies actives émaillent avec frénésie leurs écrits, de termes comme explicitation, explicitement, expliciter, dans un bazar dont ils ont le secret et ont l’audace de venir reprocher aux partisans des méthodes explicites l’utilisation d’un terme qui est au centre de leur pratique depuis des années. À ce stade de l’argumentation, je pense qu’il est vain d’expliquer encore et encore ce qu’est l’Enseignement Explicite et la signification des majuscules dans cette appellation, c’est sans doute trop difficile à comprendre… 

Alors, à votre avis, qui a véritablement perpétré le « hold up sémantique » ? 

❋ 

Pour en savoir plus sur la différence entre Direct Instruction et direct instruction :
Pour en savoir plus sur la différence entre enseignement explicite et Enseignement Explicite :
Pour une mise au point terminologique plus générale :
Pour en savoir plus sur les données probantes :







Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Les commentaires sont modérés. Ne seront retenus que ceux qui sont en rapport avec le sujet, clairement énoncés, courtois, et non injurieux.