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mardi 14 octobre 2014

Former sans instruire ?

Dès qu’un problème de société surgit, le réflexe premier de nos dirigeants est de faire appel à l’école : violence, racisme, homophobie, accidents de la circulation, addictions, obésité…La liste n’est pas exhaustive et risque encore de s’agrandir, au vu des nombreux problèmes sociétaux qui apparaissent jour après jour. Nul ne peut douter des louables intentions qui motivent cet élargissement des buts assignés à l’école. La semaine dernière encore, le journal télévisé faisait un grand reportage sur ces élèves qui arrivent à l’école le ventre vide. Solution : certaines écoles bienveillantes organisent des petits déjeuners. Un spécialiste du cerveau était même convoqué pour expliquer les besoins du cerveau en sucre pour la concentration en classe. Curieusement, rien sur la responsabilité des parents ; pourtant, il y aurait de quoi faire un reportage ; quand des parents ne sont pas en mesure de fournir un petit déjeuner à leurs enfants avant de partir à l’école, qu’en sera-t-il de leur éducation sur le long terme et donc de leur avenir ? Je précise qu’il ne s’agissait pas dans le reportage de personnes démunies au point de ne pas pouvoir nourrir leurs enfants, mais simplement de parents incapables de les obliger à manger. Curieusement aussi, le reportage était muet sur les quantités de sucreries que les enfants (les mêmes qui ne prennent pas de petit déjeuner) ingurgitent lors des récréations. Pourquoi les écoles soucieuses de l’équilibre alimentaire des élèves  n’interdisent-elles pas les sucreries des récréations ?

Nous voyons donc augmenter sans cesse le nombre de tâches que nous devons réaliser dans les classes. Le projet de socle commun  définit 5 grands domaines de formation. Nous avons bien noté qu’il ne s’agit plus de disciplines, ni d’enseignements. La formation du citoyen relève du 3ème domaine, et vient avant la compréhension du monde.

Certes, cela n’est pas une nouveauté : c’est un fait que l’école minore l’importance de l’instruction au profit de l’éducation.  Mais les injonctions éducatives ont beau  se multiplier, les résultats, eux se font attendre,  la violence persiste, ainsi que le racisme, l’obésité, la mal nutrition… La kyrielle d’observatoires consacrés aux divers problèmes n’a jamais mis en évidence aucune amélioration. Il est singulier de persister de la sorte à donner des injonctions pédagogiques sans se soucier des résultats ou plutôt de leur absence. Il est facile de dire : il faut former le citoyen de demain, il faut donner aux élèves l’esprit critique et de jugement, en même temps que le sentiment d’appartenance à une collectivité sans donner d’autre piste crédible que la philo à l’école maternelle ou autres billevesées. Et tout en réduisant, de fait, la place accordée à l’enseignement des disciplines et de la culture générale. Plus on prétend former les personnes, plus les résultats s’éloignent du modèle souhaité.

On a changé les objectifs de l’école lorsqu’on est passé d’un but affiché d’instruction à celui d’éducation et maintenant de formation des personnes. On s’est imaginé que l’instruction était incompatible (voire même contre-productive) avec la formation des individus et avec celle du citoyen éclairé ; comme s’il existait une autre voie que celle de la connaissance pour former le citoyen. C’est là que réside l’erreur. La formation du citoyen éclairé passe par l’instruction, sans quoi, on obtient un être docile, malléable qu’il sera facile d’endoctriner.

Dans le chapitre Formation de l’individu, il y a entre autres choses, la formation de l’esprit critique et  l’estime de soi, traités spécifiquement, comme si on pouvait y former ex nihilo, en dehors de toute connaissance. Il faut bien admettre que ces deux éléments ne peuvent être enseignés isolément et spécifiquement. Les expériences qui ont eu lieu aux États-Unis l’ont bien montré : les cours d’esprit critique ou d’estime de soi se sont révélé des fiascos ; Jean Twenge l’a très bien décrit dans ses travaux. De la même manière, enseigner l’esprit critique ne peut se concevoir que dans un champ disciplinaire, sans quoi cela revient à formater les esprits, à dire le bien et le mal, en aucun cas à former un esprit libre. Voir les travaux de Daniel Willingham sur la question.

Pour les valeurs telles que la solidarité, l’ouverture aux autres, la tolérance, la non-violence, il faudrait réaliser que même si l’école, par son fonctionnement, véhicule ces valeurs-là, c’est la famille qui représente la plus grande influence. Ces valeurs, même si elles nous semblent universelles, ne sont pas partagées par  toutes les familles ; dès lors, on comprend mieux les difficultés de l’école pour atteindre le but fixé. Difficultés alourdies par la nécessité d’agir « dans le respect de l’éducation donnée par les familles» comme le précise le Socle commun. Comment transmettre par exemple l’idée de non-violence et de respect de l’autre quand un parent d’élève vient agresser verbalement ou physiquement l’enseignant à la sortie, devant les élèves ? Il en est de même pour des sujets comme l’obésité, la malnutrition, le tabagisme. On peut certainement expliquer aux élèves pourquoi cela est mauvais et, dans le meilleur des cas, réaliser  une sensibilisation au problème, mais il est mensonger de faire croire que l’école à elle seule, est susceptible de changer les mentalités profondes et les comportements des familles.

En annonçant que désormais l’école va former l’individu et le futur citoyen, on choisit de délaisser l’enseignement systématique et explicite des disciplines et de la culture générale qui de fait, sont la base de l’esprit critique et du jugement, tant souhaités pourtant par les textes officiels.

L’amenuisement des champs disciplinaires au profit d’une transversalité que l’on nous dit miraculeuse est à mettre en rapport avec cette information toute récente venue d’Outre-Manche.  Alors que notre futur Socle commun éclipse l’enseignement disciplinaire et déclare que la langue « relève aussi de la pratique de tous les autres enseignements et de la participation à la vie scolaire», les Anglais, s’appuyant sur des données probantes, prennent conscience qu’un enseignement explicite des règles grammaticales conduit à un meilleur apprentissage et à une connaissance durable de la langue. La maîtrise de la langue n’est-elle pas l’outil universel de la pensée ? Si seulement cela pouvait inciter nos décideurs à réfléchir et à prendre contact avec la réalité…


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