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mercredi 12 décembre 2012

Haro sur le redoublement



Le projet de refondation de l’École a annoncé sa volonté d’éradiquer le redoublement, inefficace et surtout très coûteux.

On nous dit que des travaux ont montré son inefficacité pédagogique. Même si ces travaux n’ont pas encore pignon sur rue, cela est sans doute vrai. Mon expérience de terrain me dit qu’à de très rares exceptions près, le redoublement est peu rentable en termes de réussite scolaire.

Néanmoins, quelque chose me gêne dans le discours dominant. C’est le raisonnement qui conduit à penser que, puisque les élèves ayant redoublé restent très faibles tout au long de leur scolarité (ce qui est vrai), en supprimant le redoublement, ils ne seront plus en échec (ce qui n’est pas prouvé). Nombre d’enseignants laissent passer en classe supérieure des élèves n’ayant pas le niveau requis (pour des raisons diverses, soit car ils sont hostiles au redoublement, soit car les parents y sont hostiles) ; ces élèves-là continuent à être en échec. Alors, puisque les études savent mesurer l’efficacité du redoublement, pourquoi ne mène-t-on pas des études similaires pour évaluer l’efficacité du non-redoublement en termes de performances scolaires ?
Le Café Pédagogique publie un article sur la question, rapportant sous la plume de François Jarraud les travaux d’un chercheur belge, Hugues Draelant.

On y lit par exemple deux raisons qui conduisent les enseignants à s’opposer au redoublement : celui-ci aurait « une fonction de régulation de l’ordre scolaire au sein de la classe et une fonction de maintien de l’autonomie professionnelle des enseignants ».
Autrement dit, la menace du redoublement ne serait qu’un moyen de pression utilisé par les enseignants pour obtenir de l’ordre en classe. C’est mal connaître la réalité des classes (mais l’auteur est belge et peut-être que la réalité belge est autre que la nôtre). Il y a bien longtemps que le redoublement n’est plus une menace pour qui que ce soit, étant donné que l’enseignant a perdu tout pouvoir décisionnel en la matière. Tout au plus peut-il le suggérer aux parents d’élèves, mais en aucun cas l’imposer. Les parents seuls portent la responsabilité du redoublement.
L’auteur évoque aussi le redoublement comme outil de motivation pour faire travailler les élèves. À ma connaissance et après de nombreuses années d’enseignement je n’ai jamais rencontré d’enseignant utilisant ce “moteur” là. C’était peut-être vrai dans les années 50 mais ce temps est bien révolu. Il existe d’autres méthodes pour susciter l’intérêt et la motivation des élèves. Ce serait d’autant plus vain que les élèves eux-mêmes ont assimilé l’idée que l’enseignant n’a aucun pouvoir mais que, par contre, leurs parents en ont beaucoup.

Enfin l’auteur situe cette “supposée” résistance au redoublement dans le cadre plus général d’une opposition systématique à toute réforme, un certain immobilisme, dans le seul désir du maintien de l’autonomie professionnelle. Autrement dit, les enseignants seraient des personnes un peu étroites d’esprit, peu soucieuses de la réussite de leurs élèves, obsédées par l’ordre et leur pouvoir personnel dans la classe, fermées à la nouveauté et figées sur leur indépendance professionnelle.
Cela fait bien longtemps que l’autonomie professionnelle des enseignants n’est plus. Et ce n’est pas en s’accrochant au redoublement qu’on la récupèrera. Mais ce n’est ni honteux ni mal de la revendiquer. Les enseignants l’ont perdue le jour où on l’on a décidé qu’ils ne seraient plus à eux seuls les garants des apprentissages scolaires, mais qu’ils seraient associés aux parents, aux collectivités locales… et que leurs avis professionnels (= sur les apprentissages) vaudraient ceux des parents d’élèves ou autres membres de la communauté éducative (non spécialistes des apprentissages).

La “déprofessionnalisation” du métier d’enseignant a commencé il y a plusieurs décennies. Oui, les enseignants sont attachés à leur professionnalisme mais ce n’est pas dans le but d’exercer un quelconque pouvoir sur les élèves. Leur professionnalisme leur a été retiré depuis plusieurs décennies par une formation déplorable, par le manque de confiance généralisé, de la part des parents mais aussi de la hiérarchie, par le peu de poids accordé à leur parole professionnelle, par l’absence de moyens pour assurer leur autorité, par une rémunération insuffisante… Tout a été fait pour que ce métier soit dévalorisé. L’enseignant est devenu un pantin entre les mains de la hiérarchie, des parents d’élèves et bientôt des collectivités locales. Car c’est vers cela que nous nous acheminons.

Pour la question particulière du redoublement, je suis par expérience persuadée de son inefficacité. Que faire alors ?

Tout d’abord s’interroger sur le grand nombre d’élèves en échec et peut-être sur l’efficacité des méthodes pédagogiques avec lesquelles ils ont été enseignés. Est-ce normal d’avoir encore 15 % des élèves ayant des acquis insuffisants ou fragiles (25 %) en fin de scolarité primaire ? Et d’envisager pour toute solution de recommencer avec les mêmes recettes qui n’ont jamais fonctionné ?

Enfin, il faut rester réaliste, on ne peut ambitionner 0 % d’échec. Que faire avec ces élèves qui échouent dès le CP ? Pourquoi ne pas, le plus tôt possible, les intégrer dans des structures de soutien spécifiques parallèlement à la classe où l’on utiliserait avec eux des méthodes ayant fait leurs preuves ? Cela nécessiterait du personnel car l’enseignant, ne peut être l’homme orchestre que le ministère voudrait faire de lui.  Donc cela aurait un coût dont on ne peut dire s’il représenterait une économie par rapport à celui du redoublement.
Le projet de loi nous annonce « un accompagnement des élèves en difficulté tout au long de l’année et des possibilités d’aménagement de la scolarité d’une année sur l’autre ». Sur le papier, c’est effectivement merveilleux, mais comme il est de notoriété publique que l’État ne déboursera pas un centime pour cela, personnellement je n’attends rien de cet engagement. Ce ne sera qu’un effet d’annonce, parmi d’autres.

Les enseignants sont dévalorisés, sous-payés, mal vus de l’opinion qui les pense nantis et autoritaires. Et on vient encore leur reprocher d’être hostiles aux réformes ! Que l’on arrête de tirer sur l’ambulance !


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