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mercredi 21 janvier 2015

Enseignement de la lecture, le déni de réalité

Voici un cri du cœur relatif à l’enseignement de la lecture. Il s’intitule Research About Reading Instruction - A Time For Action. Il est écrit par Robert W. Sweet, Jr président de l’association américaine National Right to Read Foundation.

En quelques mots bien sentis, l’auteur s’indigne contre l’entêtement qui perdure depuis des décennies et qui consiste à utiliser pour l’enseignement de la lecture, une approche inefficace et déconseillée par la recherche. En voici un court résumé.

Cela fait plus d’un siècle que l’on se penche sur l’enseignement de la lecture. R.W.Sweet évoque bien entendu la pionnière de renommée internationale, Jeanne Chall, enseignante à Harvard, qui en 1967, a étudié tous les travaux sur la question, depuis le début du siècle, pour en conclure à l’absence totale de preuve justifiant l’utilisation d’une approche globale. Au contraire, tout montrait la nécessité d’un enseignement explicite, systématique et phonique ; une lecture efficace était impossible par une approche globale. A ce moment même, je note qu’en France nous étions en pleine découverte de la méthode globale, et hormis quelques enseignants expérimentés qui rechignaient à abandonner une méthode qui fonctionnait, c’était l’ivresse de la nouveauté. A cette époque, les éditeurs américains ont malgré tout continué de publier des manuels et des méthodes d’approche globale.

En 2000, le National Reading Panel s’est penché sur plus de 100 000 études sur l’enseignement de la lecture, le  rapport a été largement diffusé et les conclusions identiques à celles de Jeanne Chall, faites plusieurs décennies auparavant. Des millions de dollars ont été dépensés pour mettre en œuvre les conclusions du NRP mais la communauté éducative a persisté à refuser catégoriquement de changer ce qu’elle considérait comme « vérité ».

Un rapport de 2013 (Teacher Prep Report from the National Council on Education Quality) pointait la défaillance des instituts de formation des enseignant dans la préparation des professeurs à l’enseignement de la lecture. Il observait que les professeurs étaient toujours attirés par les pratiques nocives des années précédentes et que les administrateurs scolaires continuaient d’imposer des manuels d’approche globale.

Aujourd'hui, la situation est inquiétante car les statistiques nationales révèlent année après année qu’un tiers des élèves ne lisent pas efficacement à la fin du CE2.L’effet cumulatif sur plusieurs générations selon le National Adult Literacy Survey est qu’un adulte américain sur deux sait pas lire du tout ou bien lit très mal. Tout cela a un coût économique et social exorbitant. Selon l’auteur, ce n’est pas le Common Core qui pourra y mettre un terme, ni une injection d’argent, ni la réduction de la taille des classes, ni le choix des enseignants. Le changement se produira uniquement s’il y a une prise de conscience de l’opinion à propos de l’usage généralisé de méthodes contre-productives.

La recherche se poursuit. Depuis 2000, elle s’est focalisée sur la manière dont le cerveau est affecté par l’enseignement de la lecture. Une fois de plus les conclusions confirment celles plus anciennes. Il n’existe aucune preuve, permettant de justifier un enseignement global. La triste vérité est ici. Aucune étude scientifique empirique sur l’enseignement de la lecture sur plus d’un siècle, n’a jamais conclu que la mémorisation des mots est le meilleur ou le plus efficace moyen pour apprendre à lire l’anglais.

Il cite le chercheur Keith Stanovich dans son ouvrage « Progress in Understanding Reading: Scientific Foundations and New Frontiers, (2000) » qui concluait  que :
«  L’enseignement direct du code alphabétique facilite l’acquisition précoce de la lecture, cela est l’une des conclusions les plus solidement argumentées dans toute la science comportementale. Inversement, l’idée selon laquelle apprendre à lire est comme apprendre à parler n’est admise par aucun linguiste, psychologue, cognitiviste dignes de ce nom, dans la communauté scientifique. »
Mais aussi Stanislas Dehaene (“Reading and the Brain: The New Science of How We Read” (2009)
«  L’approche globale a été officiellement abandonnée. Cependant, je la suspecte d’être toujours présente dans l’esprit des enseignants parce que ses avocats sont encore fermement ancrés dans leurs positions. En France, comme aux États Unis, des efforts pour concilier les deux camps ont conduit à l’adoption d’un compromis malsain appelé méthode mixte. »

L’auteur remarque que certains réclament encore plus d’études. Il met en exergue l’abondance des études existantes et la convergence de leurs conclusions qu’il qualifie de « lois naturelles ». Non sans humour, il fait un parallèle avec la loi de la gravité ; qui songerait à demander aujourd’hui encore plus d’études pour prouver qu’un rocher précipité du haut d’une falaise va tomber vers le bas, plutôt que vers le haut ou sur le côté ?
Pourtant, il en est ainsi de l’enseignement de la lecture : plus d’un siècle de conclusions scientifiques sur son enseignement efficace n’ont toujours pas raison de cette croyance solidement ancrée dans les esprits.

***

Ce coup de gueule est complètement d’actualité chez nous, mais on pourrait l’attribuer plus largement aux méthodes pédagogiques inefficaces en général. Cet état de fait qui perdure depuis des lustres est inquiétant car il nuit à l’instruction des élèves, les plus vulnérables étant ceux issus de milieux culturellement défavorisés. Et l’on sait à quel point des enfants ou des adolescents illettrés sont des proies faciles dans le monde actuel.

Plus largement, il serait urgent de réfléchir aux raisons de cet entêtement universel qui empêche les acteurs de l’éducation d’ouvrir les yeux sur le monde réel et sur les données probantes de la recherche. En ce sens, l’auteur de l’article a complètement raison quand il dit que les « guerres de la lecture » sont maintenant terminées. En effet, nous avons dépassé ce stade. Si guerre il y avait, elle devrait se définir entre les partisans et les adversaires des données probantes en éducation. On pourrait aussi dire entre ceux qui vivent dans la réalité et ceux qui la nient. Vaste sujet d’étude.


Bibliographie de l’article
Greenberg, Julie; McKee, Arthur; Walsh, Kate.  Teacher Prep Review:  A Review of the Nation’s
Teacher Preparation Programs.  National Council on Teacher Quality, 2013.
National Adult Literacy Survey, U.S. Department of Education, 2003.
Stanovich, Keith E.  Progress in Understanding Reading, p. 415.  New York:  The Guilford Press,
2000.
DeHaene, Stanislas.  Reading in the Brain:  The New Science Of How We Read, p. 220.  
London, England:  Penguin Books, 2009.  
Blumenfeld, Samuel L.  Phonics for Success, pp. 14647.  Waltham, MA:  Phonics for Success
Company, 2014.



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