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mercredi 6 mars 2013

La créativité et l’innovation pédagogiques


Il est de bon ton de dire que finalement, toutes les pratiques pédagogiques se valent, pour peu que l’enseignant les pratique de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée. L’intention vaudrait donc l’action. Comme il est courant d’affirmer qu’il faut picorer à droite et à gauche parmi les diverses méthodes car il y a du bon dans chacune d’elles. Cet élan d’un syncrétisme bienveillant est encouragé par le ministre lui-même quand il soutient que « l’enseignant doit être capable d’inventer sa propre pratique. »[1] On notera au passage qu’il n’est pas question de pratique efficace mais simplement de pratique. Ce qui est beaucoup plus facile. Mais qui se soucie vraiment d’efficacité ?

Bien entendu, le métier d’enseignant laisse une part de personnalisation, l’enseignant n’est pas un robot qui effectue des actions toujours identiques ; la personnalité de chacun, sa capacité à interagir avec les élèves, avec les situations, qu’elles soient d’ordre comportemental ou cognitif, l’intérêt  porté aux disciplines, tout cela va faire qu’il n’existe pas deux pratiques professionnelles identiques y compris parmi celles qui appartiennent à la même mouvance.

Mais le discours ambiant va plus loin que cette réserve et apparemment ne se situe pas dans un contexte d’efficacité. Nous enseignants, jouissons de liberté pédagogique mais cela ne signifie pas que nous sommes libres d’inventer n’importe quoi, cette liberté devrait s’inscrire, à mon sens, dans un rapport aux résultats.

Certes, les enseignants sont des gens de terrain. Certains, parmi eux, ont une expérience leur permettant de savoir ce qui fonctionne mieux et ce qui fonctionne moins bien dans une classe. Mais cela ne suffit pas pour inventer une pratique pédagogique complète et efficace. La réflexion du ministre, même motivée par les meilleures intentions, contribue, une fois de plus, à « déprofessionnaliser » le métier. Dans quelle autre profession en est-on arrivé au point de demander aux praticiens d’inventer leurs méthodes ? Je souhaite de tout mon cœur que les chirurgiens n’en soient pas à ce stade-là, ni les contrôleurs du ciel, ni les pharmaciens.

Tous ceux qui s’intéressent aux questions éducatives auront compris que la mode est aujourd’hui à l’innovation. Le ministre veut ressusciter le Conseil de l’Innovation, inventé sous Jack Lang et abandonné sous Luc Ferry. L’innovation fait en effet partie de la pharmacopée traditionnelle quand rien ne va plus. C’est en général une dyade : innovation / projets. Comme si le simple fait d’innover était garant d’une meilleure efficacité dans les apprentissages des élèves.

Mais enfin pourquoi innover, quand nous savons déjà (puisque la recherche nous le dit et le redit) qu’il existe des méthodes pédagogiques efficaces et que cela a été avéré, y compris dans de vraies classes. Pourquoi prétendre chercher des solutions quand elles existent déjà et seraient applicables à moindre frais ? Il suffirait que les preneurs de décision laissent pénétrer les données probantes dans le champ éducatif. Ainsi, les enseignants pourraient être informés de la grande variété des méthodes existantes ainsi que de leurs rapports respectifs à l’efficacité ; alors, en véritable professionnels ils pourraient choisir. Au lieu de cela, on les maintient dans l’ignorance, on leur propose des modèles erronés, on leur fait croire qu’ils sont capables de tout inventer à eux seuls, tout en les culpabilisant fortement quand les résultats ne viennent pas.

Cette idée selon laquelle tout se vaut en pédagogie, est à l’origine de cette volonté de syncrétisme consistant à prendre par-ci par-là quelques éléments à la convenance de l’enseignant. Idée qui vient, je pense, d’une méconnaissance profonde des pédagogies. Choisir une pratique pédagogique plutôt qu’une autre devrait signifier qu’on la connaisse bien, qu’on en apprécie à la fois le pourquoi et le comment. Quelle que soit la méthode choisie, ce n’est pas une recette de cuisine. On doit faire les choses en sachant pourquoi. Un exemple précis pour illustrer le propos : si on a choisi la Pédagogie Explicite on ne va pas pouvoir y mêler des procédés de type constructiviste car ces pratiques reposent sur des conceptions diamétralement opposées. La première dit que le meilleur moyen pour des apprentissages réussis est une transmission directe, explicite et progressive avec une pratique régulière, l’autre dit que le meilleur moyen est une mise en situation de découverte en commençant par la complexité. Il y aurait un manque de logique certain à mixer les deux genres, sauf à n’avoir pas compris les principes de base. Ce qui serait tout de même excusable au vu de la formation (initiale ou continue) dispensée aux enseignants.

En 2002, Slavin notait que « La révolution scientifique qui a profondément transformé la médecine, l'agriculture, les transports, la technologie et d'autres champs au cours du XXe siècle a laissé complètement intact le champ de l'éducation ». À quoi Clermont Gauthier rajoutait en 2006 : « Cette absence de perspective scientifique nuit à l'amélioration de la qualité de l'éducation et à la professionnalisation de l'enseignement ». Nous sommes en 2013 et rien n’a encore changé, les données probantes font toujours peur et la seule et véritable innovation de taille consisterait à leur accorder une place dans le monde pédagogique.


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