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samedi 10 novembre 2012

L'enseignant curé ou soldat ?



L’enseignement est l’un des rares métiers au monde que l’on se sente toujours obligé de comparer à un autre. Cette particularité pose question et révèle sans doute que ce métier n’en est pas vraiment un, son statut est flou, y compris dans l’esprit de ceux qui le pratiquent.
En France, encore aujourd’hui, la comparaison avec le curé et l’utilisation d’un vocabulaire religieux dominent. Le mot vocation par exemple, est très courant. Il est admis qu’un bon enseignant doit avoir la « vocation ». Aurait-on l’idée de  parler de vocation pour le métier d’ingénieur, celui de boucher ou encore celui de secrétaire ? Avoir la vocation signifie répondre à un mystérieux appel, avoir eu une révélation, celle d’enseigner. Celui qui l’entend n’a pas besoin d’être formé à cela, il prend son bâton de pèlerin, sa foi lui suffisant pour accomplir de grandes choses. Bien sûr, cette comparaison minimise le côté professionnel de l’enseignant, de la formation et en même temps lui donne un côté ésotérique. Dans le même registre, nous trouvons aussi les termes : dévouement, mission, amour (des enfants), engagement, passion [1]. À l’heure actuelle, le ministère a du mal à recruter des enseignants. Qu’à cela ne tienne, on évoque la « crise des vocations » en passant soigneusement sous silence la piètre rémunération, le manque de reconnaissance sociale qui va avec, le manque de moyens pour exercer le métier, les conditions matérielles déplorables et dans des cas de plus en plus fréquents, le danger de la profession (il n’est qu’à consulter les faits divers dans les journaux, auxquels on ajoutera ceux qui ne font pas la une de la presse) tant sur le plan physique que psychologique. Il est inutile d’annoncer à grand son de trompe que le métier d’enseignant sera un jour  revalorisé (on nous l’a fait croire si souvent) tout en distillant cette idée d’un métier qui ne repose sur rien d’autre qu’une vocation. Et pourquoi pas un bénévolat ? Tout cela contribue fortement à la dévalorisation du métier, à sa déprofessionnalisation.
J’ai trouvé un autre type de comparaison qui me semble intéressant de rapporter ci-dessous, il vient d’outre-Atlantique. Le magazine américain en ligne Education Week a récemment publié un article dans lequel il soutient que l’enseignement a plus en commun avec la carrière militaire. Il y a certes des similitudes mais aussi des différences de taille.
L’enseignant, tel un soldat d’aujourd’hui, doit d’abord sécuriser la zone, sa classe, surveiller le bien-être de « ses habitants », ses élèves, et évaluer en permanence les menaces potentielles (comportementales). Il est clair que dans certaines écoles dites « sensibles » le travail de l’enseignant, en particulier dans le Secondaire, se résume à une tâche de pacification pour laquelle il n’est absolument pas formé, contrairement au soldat.
Comme le soldat désamorce une bombe en zone de guerre afin de sauver des vies humaines, l’enseignant tente d’étouffer dans l’œuf les comportements susceptibles de nuire aux autres élèves ; mais là, contrairement au soldat, il ne possède pas la procédure de désamorçage. Il fait ce qu’il peut et en général dans la plus grande solitude ; il n’a pas d’équipe sur laquelle s’appuyer, ce qui n’est pas le cas du soldat.
Le soldat doit suivre les ordres de ses supérieurs, sans les commenter ni les contester, même si ces supérieurs sont fort éloignés de la réalité du terrain. C’est le cas dans l’enseignement pour les injonctions pédagogiques. Quand les programmes, la formation initiale ou continue décident que les méthodes doivent être actives, alors les enseignants sont tenus de les mettre en œuvre sans se préoccuper des résultats. Le soldat obéit, c’est un exécutant. L’enseignant doit également obéir à sa hiérarchie et aux programmes. La différence est qu’on lui laisse croire qu’il est un être pensant et possède une liberté pédagogique. Mais que faire de cette liberté pédagogique quand on est tenu de respecter les programmes et que ceux-ci demandent par exemple d’utiliser des méthodes actives pour telle ou telle discipline ? Liberté pédagogique ou obéissance ? Que faire quand on sait, grâce à des données probantes, que certaines méthodes pédagogiques sont inefficaces et que votre hiérarchie vous demande de les appliquer tout de même ? Un soldat qui n’exécute pas les ordres peut avoir de gros problèmes. Un enseignant qui fait de même pourra aussi avoir à faire avec une hiérarchie pointilleuse et ce, même si on n’a pas encore inventé les tribunaux pédagogiques.
On attend du soldat comme de l’enseignant qu’il mette au second plan ses besoins personnels, pour le bien de la mission qui lui est confiée. De la même manière, on aime à penser que l’enseignant est investi d’une mission, qu’il fait preuve d’humanisme et ne compte ni son temps ni sa peine pour le bien général. Il n’est qu’à voir le vocabulaire qui persiste encore aujourd’hui autour de ce métier : vocation, dévouement, mission, amour des enfants, engagement (voir plus haut). Et considérant les salaires des enseignants, il est clair que la motivation ne peut pas être d’ordre financier.
Enfin, le soldat et l’enseignant ont en commun une absence de reconnaissance sociale. L’armée comme l’éducation sont déconsidérées et ne sont plus véritablement des institutions sociales, même si elles en gardent le titre.
Le jeu des comparaisons pourrait s’étendre bien au-delà de ces deux exemples. Cet exercice, apparemment très prisé, montre simplement que le métier d’enseignant, comme le dit Clermont Gauthier, tarde à se professionnaliser et reste encore aujourd’hui une « profession immature ».




[1] « Mais nous savons aussi la force de votre dévouement, la passion  et la vocation qui vous animent… » (Lettre de Vincent Peillon  à tous les personnels de l’Éducation Nationale, juin 2012).

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