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samedi 9 mars 2013

La centration sur ...


Dans la littérature pédagogique règne un flou dénominatif qui, même s’il est involontaire, n’en est pas moins gênant. Il donne une idée fausse des choses. Il n’est pas question ici de passer en revue tous les mots, expressions ou néologismes relatifs à la question mais de réfléchir sur cette fabuleuse expression « pédagogie centrée sur… »

Le paysage pédagogique français est constitué de deux mouvances : celles « centrées sur l’apprenant », ou « puéro-centrées » et celles « centrées sur l’enseignant » que l’on assimile aussi aux pédagogies « centrées sur les savoirs ».[1]

Chaque pratique semble donc définie par une de ses spécificités majeures. Cela conduit à des réductions caricaturales. Ainsi, en parlant de pédagogie « centrée sur l’apprenant », on sous-entend que les autres pédagogies ne s’en préoccupent pas. Or, il me semble que c’est un point commun à toutes les pratiques que de s’intéresser aux élèves (les apprenants), qui ne sont rien d’autre que des enfants en situation d’apprentissage. L’expression « centrée sur l’enseignant » que l’on peut lire ou entendre fréquemment, elle, donne à voir un enseignant nombriliste, voire narcissique, lui-même sujet de son enseignement ; quant à « centré sur les savoirs » laisse à penser que les autres pédagogies négligent les savoirs et qu’il s’agit d’une espèce de vénération d’une culture classique sans rapport avec notre monde actuel. Toute forme pédagogique qui se respecte doit  accorder la même importance :
•      à l’élève, car c’est lui qui apprend et c’est le contenu de son cerveau qui va être modifié,
•      aux connaissances, car elles vont venir se placer dans les cerveaux des élèves et devenir leurs propres savoirs,
•      et enfin à l’enseignant, car c’est lui qui va provoquer ces changements.

Avant d’aller plus loin, partons du principe que toute pédagogie a un même et unique but : celui que les élèves fassent un certain nombre d’apprentissages scolaires. Si ce n’est pas le cas, alors il s’agit de discuter des buts que l’on assigne à l’École. Ce serait un tout autre débat.

Chaque mouvance pédagogique met en place un certain nombre de moyens pour parvenir aux buts assignés. À mon sens, retenir cela  serait déjà un bon départ. Ainsi les pédagogies « puéro-centrées » appartiennent à la mouvance constructiviste. Elles soutiennent que les situations de découverte sont le moyen idéal pour que l’élève réussisse ses apprentissages scolaires. Ces situations sont supposées permettre à l’enfant de construire ses savoirs. Le constructivisme soutient que la transmission directe de celui qui sait vers celui qui ne sait pas n’a pas sa place dans l’enseignement. Ce terme à mon sens définit très bien ce qu’il représente. Néanmoins, je suis toujours surprise de constater que même ceux qui appartiennent à ce courant ne s’en revendiquent jamais ouvertement et préfèrent utiliser des périphrases telles que « centré sur l’enfant » ou à l’extrême limite « pédagogie par découverte », pour les plus hardis d’entre eux.

De l’autre côté, nous avons la mouvance qui choisit un autre moyen pour permettre à l’élève de réussir ses apprentissages : la transmission directe de celui qui sait vers celui qui ne sait pas. Dans cette famille, on range pêle-mêle les traditionalistes, les explicites. Les traditionalistes ne se revendiquent jamais comme tels et auraient plutôt tendance à se dire centrés sur les savoirs ; la question purement pédagogique n’a pas lieu d’être selon eux, la maîtrise des disciplines enseignées étant largement suffisante à leur transmission. Ils appartiennent à ce que l’on a nommé aussi le « courant républicain »[2]. Les partisans de l’Enseignement Explicite sont eux aussi partisans d’une transmission directe mais explicite et structurée, ils s’appuient sur la recherche pédagogique et la transmission repose sur des procédures bien particulières. Ils font partie du courant de l’enseignement efficace. L’ensemble du courant transmissif direct est parfois appelé mouvement instructionniste.[3]

Cette opposition constructivisme/instructionnisme me semble beaucoup plus pertinente. Mais on pourrait à mon sens aller encore plus loin. Indépendamment des moyens utilisés pour enseigner (par découverte, par transmission directe explicite, par transmission traditionnelle) pourquoi ne pas définir les pédagogies dans leurs rapports aux résultats ? On n’aurait plus cette dichotomie erronée et réductrice mais on s’interrogerait simplement sur l’efficacité des pratiques proposées. Fi de la centration sur l’apprenant ou sur les savoirs, place aux résultats.

Bien évidemment, j’ai conscience que cela n’est pas pour demain ; il faudrait en effet que l’on se débarrasse de cette manie de classer les choses en termes binaires, et que l’on fasse entrer dans le champ éducatif la notion d’efficacité dans un premier temps, puis celle des données probantes, afin de pouvoir juger cette efficacité. Cela nous laisse bien du temps devant nous pour continuer à y réfléchir car dans le monde éducatif l’immobilisme est très puissant.




[1] Chronologiquement, les pédagogies centrées sur l’enseignant  = avant les années 60 ; les pédagogies centrées sur l’enfant = après les années 60.
[2] Ils se réclament de l’école laïque républicaine telle qu’elle avait été définie par Jules Ferry sous la IIIème République.
[3] Terme inventé par Seymour Papert dans les années 80 par opposition au constructivisme auquel il appartenait. 



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