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jeudi 7 février 2013

Enseignement des connaissances : une priorité pour Michael Gove



Le ministre britannique de l’Éducation, Michael Gove, vient de publier un discours résumant ses prises de position en matière éducative. Ce discours a été commenté par Daniel Willingham dans son blog. Le cœur du discours consiste à dire toute l’importance de l’enseignement des connaissances, en s’appuyant sur les nombreuses données probantes qui existent à l’heure actuelle.

Voilà un ministre qui, de toute évidence connaît bien son sujet, parle clair, et a connaissance des dernières avancées de la recherche en matière éducative ; il s’appuie sur les données probantes. Voilà qui peut surprendre les Français que nous sommes, tellement habitués à la langue de bois et à l’imprécation en guise d’argumentaire.

Voici quelques éléments sur lesquels s’articule son discours.
Il s’appuie sur les données probantes qu’il connaît bien et explique que les connaissances sont indispensables car sans elles, ni la pensée autonome, ni l’esprit critique, ni la créativité ne peuvent s’exercer. Les connaissances sont essentielles pour le processus cognitif et l’on ne peut apprendre à penser sur du vide (Carnine & Carnine, 2004; Hasselbring, 1988; Willingham, 2006). Il connaît bien également l’expérience du Core Knowledge.

Il se situe dans un rapport à l’efficacité de l’enseignement et rappelle l’écart qui existe dès l’entrée à l’école entre les élèves issus de milieux favorisés et ceux issus de milieux défavorisés. Les élèves pauvres n’ont pas chez eux les opportunités de se cultiver ; quand ils arrivent à l’école, ils ont déjà un déficit culturel, ce qui a un impact sur leurs aptitudes à apprendre de nouvelles choses et les maintient dans un cycle négatif( Stanovich, 1986). C’est ce que la recherche appelle l’effet Mathieu[1]. Pour lui, la réduction de cet écart est un objectif majeur ; elle est possible par un enseignement qui ne néglige pas les connaissances. C’est le rôle de l’école. Il s’appuie à ce sujet sur tous les travaux de E.D. Hirsch qu’il connaît parfaitement et qui disent toute l’importance de la culture d’arrière-plan dans la réussite scolaire.

Ses prises de position partent d’un constat de la réalité, présente mais aussi passée : il critique fortement les décennies où le progressivisme (en France nous dirions constructivisme) a régné avec son avalanche de méthodes inefficaces. Il connaît parfaitement les « arguments » et les sarcasmes de ses partisans à l’égard de ceux qui, comme lui souhaitent un enseignement des connaissances. Il leur reproche de vouloir instaurer une éducation de type Downtown Abbey, ce qui revient à dire que par leur style éducatif ils perpétuent la reproduction sociale. Ce faisant, il met le doigt sur un paradoxe longuement évoqué par E.D. Hirsch : le progressivisme pédagogique coïncide avec un conservatisme social, alors que les progressivistes éducatifs appartiennent en politique aux milieux de gauche. M.Gove, qui sait trouver des images choc, se dit inspiré par deux personnages : Jade Goody[2], vedette de la télé-réalité britannique et Antonio Gramsci[3].


Ce type de discours pointe la contradiction qu’il y a à prétendre vouloir faire des élèves des citoyens éclairés sans toutefois leur donner les moyens de réaliser cette ambition. Ces moyens consisteraient à leur fournir un certain nombre de connaissances sans lesquelles leur pensée ne pourra jamais s’exercer de manière autonome et critique. Cela est attesté par les données probantes. Négliger l’acquisition des connaissances revient à priver les élèves des classes défavorisées de l’accès à la culture, revient à perpétuer le modèle élitiste qui a cours aujourd’hui. Le comble est que ce modèle émane de personnes se situant à gauche dans le paysage politique. Cette observation n’est pas nouvelle puisque Gramsci l’avait déjà faite en son temps. Comme E.D.Hirsch, plus récemment, l’a récemment développé dans ses écrits. Souhaitons que cette voix, par son côté institutionnel ait un peu plus de portée et puisse tout au moins commencer à faire réfléchir.


[1] Selon le verset biblique Mathieu 13, 12 : « …car on donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance ; quant à celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a ».
[2]  Jade Goody, vedette de la télé-réalité souvent raillée pour son inculture. M. Gove pense que les rieurs devraient plutôt viser le système éducatif qui est à l’origine de cette inculture. Il se dit également admiratif de cette personne qui dans sa fin tragique, a fait son maximum pour donner à ses enfants une instruction de qualité, qu’elle-même n’avait pas reçue.
[3] Intellectuel italien, fondateur du Parti Communiste italien et intéressé par les questions éducatives. A une époque où le progressivisme avait le vent en poupe, il écrivait : « La nouvelle conception de l’enseignement est dans sa phase romantique, dans laquelle le remplacement des méthodes “mécaniques” par les méthodes “naturelles” est devenu exagérément malsain. Autrefois, les élèves acquéraient un certain bagage de connaissances factuelles. Maintenant, ils n’auront bientôt plus de bagages à ordonner... Le plus paradoxal est que ce nouveau type d’école est supposé être démocratique, alors qu’en fait il n’est pas destiné simplement à perpétuer les différences sociales, mais à les cristalliser dans de complexes chinoiseries. » (A.Gramsci, 1932)



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